VII° Colloque Européen de Psychiatrie et de Psychanalyse - BUDAPEST 2010
mardi 29 juin 2010, par Paul Lacaze
Auteur :
Docteur Paul Lacaze
Ancien Interne des Hôpitaux psychiatriques de Montpellier
Neuropsychiatre, psychanalyste
Exercice mixte, libéral et salarié médico-social
Ancien Vice-président de l’AFPEP-SNPP (Association Française des Psychiatres d’Exercice Privé)
Président de ALFAPSY (Fédération internationale francophone de psychiatrie d’exercice privé)
Montpellier, France
Email : paul.lacaze@wanadoo.fr
Résumé
En quoi l’éclairage de l’approche transculturelle des diverses manifestations de la souffrance psychique vient valider et valoriser, dans l’exercice privé de la psychiatrie, une dimension clinique prioritairement désaliéniste consistant à accueillir toute demande de soins dans le respect de la singularité du patient inclus dans son environnement socioculturel ?
Des illustrations concrètes d’observations cliniques, de pratiques institutionnelles en réseau et des travaux de recherche ainsi que des expériences de transmission sont présentés pour servir de point de départ à la réflexion.
Mots-clés
Psychiatrie d’exercice privé – clinique transculturelle – pratiques désaliénistes
Introduction
Au nom de la fédération internationale francophone de psychiatrie d’exercice privé, ALFAPSY, qu’avec d’autres collègues de notre assistance je représente ici en tant que Président, je tiens tout d’abord à remercier la Ville de Budapest et l’Institut Italien de la Culture pour leur accueil si chaleureux . Je tiens également à saluer l’initiative de l’Association Piotr Chaadaev d’avoir organisé ce 7e colloque européen de psychiatrie et de psychanalyse, « Un divan sur le Danube », auquel je participe avec le plus grand intérêt pour la seconde fois.
A l’annonce de cette manifestation sur le thème qui nous rassemble, « Ethnopsychiatrie et psychiatrie transculturelle, désinstitutionalisation », je n’ai pas pu résister au souhait de demander au Président Jean-Yves Feberey d’inscrire ALFAPSY comme partenaire institutionnel tant il est vrai que nos deux organisations ont des arguments à partager en matière de clinique transculturelle et de désinstitutionalisation. L’un de ces arguments, en ce qui concerne ALFAPSY, est par exemple d’apporter notre sensibilité de professionnels de la psychiatrie d’exercice privé à propos d’une thématique trop souvent classée comme relevant préférentiellement de la psychiatrie d’exercice public. Nous en reparlerons le moment venu. Jean-Yves Feberey l’a aussitôt perçu comme une opportunité favorable qu’il a encouragée sans ménager sa peine. C’est pourquoi aujourd’hui, au nom de ALFAPSY, je lui réitère devant vous mes plus vifs remerciements personnels que je lui demande de transmettre également, au titre de nos deux institutions, à tous les membres du conseil scientifique de ce colloque.
Je me tourne à présent vers le Pr. Laszlo Tringer, Président d’Honneur du colloque, pour lui adresser mon salut bien confraternel et plein de respect, pour lui dire aussi combien j’accorde de l’intérêt à sa longue et riche expérience de psychiatre universitaire à Budapest et en Hongrie.
Permettez moi maintenant de vous préciser la place d’où je vais vous présenter mon intervention que j’ai intitulée : « Une clinique désaliéniste sous éclairage transculturel »
Après mes 5 années d’Internat à l’hôpital psychiatrique universitaire de Montpellier j’ai obtenu ma qualification de neuropsychiatre puis j’ai entrepris ma formation de psychanalyste freudien par plus de 10 ans d’expérience personnelle et de contrôle sur le divan. Ayant eu le choix de faire carrière soit dans le secteur public de la psychiatrie, soit dans le secteur privé, j’ai finalement opté pour le privé, considérant que c’était la plus sûre manière de sauvegarder ce à quoi je tenais pour priorité : l’indépendance de ma pratique professionnelle dans une perspective d’accueil des patients (et de leur environnement) en fonction de leur demande, selon leur libre choix. C’est dans ces conditions que j’ai donné mes soins à des dizaines de milliers de patients de toutes conditions économiques et sanitaires, y compris des plus incroyablement fous et dangereux et que j’ai eu la chance, ce faisant, de n’avoir jamais eu à déplorer, en 40 ans de pratique, ni de suicides ni d’actes dangereux ni même à délivrer un seul certificat d’hospitalisation sans consentement... sans doute ai-je eu beaucoup de chance !
C’est à cette place et dans ce contexte, où ma seule contrainte (mais quelle contrainte !) fut de me tenir toujours disponible pour apporter le meilleur de mes capacités à l’écoute des patients, que j’ai développé un certain nombre d’activités, libérales ou de libre pratique en cabinet de ville, en institutions privées diverses (y compris carcérales) et dans de nombreuses organisations scientifiques et professionnelles parmi lesquelles celle que j’ai fondée, ALFAPSY, dont je vous reparlerai plus tard.
Pour commencer, dans un premier temps, je vais vous présenter deux situations cliniques et un travail collectif de terrain en tâchant, chaque fois, de mettre en lumière les caractéristiques transculturelles des symptômes et des structures que j’ai observés pour tenter d’en tirer un enseignement.
Dans un deuxième temps je vous inviterai à parcourir avec moi certaines étapes de mon parcours de réflexion et d’organisation dans le champ de la psychiatrie.
Enfin, dans un troisième temps, je vous livrerai mes conclusions sur l’éclairage que nous apporte l’abord transculturel de la psychiatrie dans une perspective de clinique désaliéniste.
1/ Observations cliniques de terrain
Obs. n°1, en marge de mon activité libérale (2007) : « Marie-Ange au Maroc »
Une amie me téléphone pour sa propre amie dont le mari, d’origine Marocaine, est hospitalisé depuis 15 jours et à qui le chef de service pose l’indication de sismothérathérapie devant l’irréductibilité, malgré le cocktail antidépresseurs associés aux "antipsychotiques nouvelle génération", d’un état stuporeux, aboulique et mutique évoquant un processus mélancolique faisant suite à un épisode de type maniaque, le tout dans le cadre nosographique qualifié de « trouble bipolaire ».
Je m’informe des conditions de survenue de cet état pathologique : c’est, me dit-on, « chaque fois au retour de sa visite à son père, au Maroc ».
Je vérifie qu’il s’agit bien d’un couple mixte : « oui », « avec un enfant ».
Je demande le prénom de cet enfant : « Marie-Ange ».
J’interroge : pas d’autre prénom à consonance musulmane ? « Non »
J’apprends alors que règne une immense tension culpabilisante entre le patient et son père en raison précisément de ce prénom de l’enfant mais que jamais le patient n’a pu en parler dans le service où il est hospitalisé, isolement oblige !
Je recommande à mon amie d’exhorter son amie, l’épouse du patient, à obtenir le plus rapidement possible un rendez-vous auprès du médecin chef de service et de lui parler de cette question du prénom de l’enfant pour que puisse enfin s’amorcer entre le médecin et le patient une véritable relation verbale où tout cela pourra être mis en mots.
Je prends par ailleurs la peine de téléphoner au confrère du service pour lui donner mon avis extérieur sur cet état pathologique et je lui suggère de recevoir l’épouse afin d’aborder, avec elle puis avec la patient, la question de cet état "mélancolique" sous son aspect de conflictualité transculturelle."
La recommandation a porté ses fruits puisque 8 jours plus tard le patient sortait de l’hôpital sous simple traitement anxiolytique, sans avoir eu de sismothérapie et dans un état satisfaisant.
Voilà comment, en 2 coups de téléphone., sans même connaître les protagonistes....mais, par une écoute extérieure prenant en compte la dimension transculturelle de cette situation pathologique, quand on entend ainsi prononcer le prénom "Marie-Ange" on peut percevoir que ce patient, d’origine musulmane, soit déchiré entre ses deux amours : d’un côté sa femme, chrétienne, qu’il aime au point de lui laisser choisir le seul prénom, chrétien, de sa fille ; de l’autre son père, fortement attaché à la tradition islamique, qu’il aime tout autant par son appartenance filiale mais dont il se doit, du coup, de refouler de façon conflictuelle tout processus d’identification, au point qu’il ne peut plus qu’enclencher un processus de déni mélancolique défensif.
Obs. n°2, au cours de mon exercice en pédopsychiatrie (1992) : « Djamal, le fils du fils »
Je me suis interrogé sur la notion d’identité limite à l’occasion d’une consultation d’un enfant de 6 ans, Djamal, suite à une histoire de rupture transculturelle dans une famille syrienne immigrée en France.
Accompagné par son père très inquiet, à la limite même de l’incohérence hypomaniaque, Djamal est amené à me consulter, sur conseil scolaire, en raison de son comportement très instable et insensé ainsi que de sa tendance à l’isolement à l’école à quoi s’ajoutent, évidemment, de graves difficultés d’apprentissage. Une première consultation en milieu hospitalier a déjà fait mention d’une suspicion de psychose infantile nécessitant un placement en hôpital de jour. « Mon fils, je préfèrerais manger des cailloux plutôt que de le mettre à l’hôpital » me dit-il. Pendant que Djamal se répand dans mon bureau sans aucune logique de comportement et sans nouer la moindre relation avec moi, à la manière d’un enfant de 3 ans, indifférent à tout et comme discordant, j’écoute parler le père : sa femme et ses 3 enfants ne sont arrivés en France que depuis 2 ans pour venir le rejoindre alors qu’il y a déjà entrepris ses études de médecine en spécialité de gastro-entérologie (à noter, la métaphore de « manger des cailloux »). Je demande alors à recevoir cette maman. Bien que très cultivée, elle demeure peu intégrée à la société d’accueil et très affectée par le changement de culture et de milieu social, au bord de la dépression. Elle m’indique qu’elle s’était beaucoup occupée de sa fille aînée de 8 ans et de son 3e enfant âgé de 4 ans mais bien peu de Djamal, le 2e, qui était par contre particulièrement choyé par ses grands-parents paternels, faisant même l’objet d’un véritable culte lié à l’histoire de cette famille.
Le père enchaîne alors en disant que, en effet, il est lui-même le 2e enfant d’une fratrie de 8 ; or son frère aîné est décédé à 22 ans sous une bombe durant la guerre au Moyen-Orient, lui laissant du même coup la place de frère aîné devant ses 6 autres sœurs.
Djamal devenait donc, aux yeux des grands-parents paternels, comme le premier garçon après la naissance de 6 + 1 = 7 filles. Dès lors ce garçon se devait d’être adoré par le grand-père paternel comme le substitut symbolique de son fils aîné décédé.
Pour bien comprendre la situation il faut savoir que cette position de Djamal vient, à son insu, renforcer l’impact d’un proverbe syrien si cher au grand-père paternel : « le fils du fils est plus important que le fils ». C’est cette position hyper valorisée et de pseudo rival qui, quelque part, contribue à déclencher brusquement l’exil du père pour tenter de s’assurer une fragile autorité parentale perdue. Mais ceci avec un sentiment de doute coupable chez ce papa que l’annonce d’un diagnostic de psychose affectant Djamal terrorise littéralement, comme pouvant être son propre échec paternel ; ce qui le déconsidèrerait définitivement aux yeux de son propre père ! D’où le vacillement de sa propre identité paternelle, comme traqué et puni de son exil volontaire qui sanctionnerait toute sa famille.
L’écoute attentive de cette histoire me conduit à ne pas énoncer de diagnostic, surtout pas celui de possible psychose qui, chez l’enfant, en portant une ombre sur son avenir psychique viendrait, de surcroît et de façon iatrogène, rejoindre le désir inconscient mortifère du père à l’égard de ce fils « plus important » que lui au regard de son propre père.
Tenant compte des capacités d’accession de Djamal à l’ordre symbolique malgré la déstabilisation de son identité liée à la rupture de son histoire familiale et socioculturelle, je mets en œuvre un protocole de soins qui visent avant tout à offrir un espace de dialogue qui permette à la mère de retrouver progressivement le sens de sa fonction maternelle, qui permette au père de récupérer la confiance qui lui faisait défaut, qui donne aux travailleurs sociaux des points d’appui pour guider leur action pédagogique plutôt que de se résigner à une attitude d’exclusion et de placement. Djamal, lui, bénéficie par ailleurs avec succès d’une psychothérapie individuelle.
Un an plus tard le cursus scolaire se régularise.
6 ans plus tard, parvenu en tête de classe aux études secondaires, Djamal inquiète à nouveau son père par l’indifférence qu’il manifeste face à ses injonctions (en particulier « sa désobéissance quand il faut faire la prière »). Le papa, toujours en cours d’étude de spécialité médicale, est agité, difficilement compréhensible, assaillis de tics ! Ce qui fait sourire la maman qui, cette fois dans un excellent français, ajoute : « c’est peut-être parce que, cet été, toute la maisonnée va retourner en vacances, pour la première fois, dans notre pays !... ». Djamal souffre-t-il d’avoir à « émigrer » en sens inverse ? C’est l’hypothèse la plus probable car, 6 ans plus tard, il entre à l’Université, en parfaite santé !
Obs. n°3 : de mon expérience institutionnelle (1998) : « constitution d’un réseau psychose »
Certains enfants trop longtemps confinés dans leurs comportements autistiques ou aggravés par des complications neuro-encéphalopathiques, même s’ils ont récupéré un minimum de présence à la réalité, n’en demeurent pas moins en grande difficulté d’intégration scolaire ou sociale faute d’avoir pu réorganiser un ordre symbolique de leur pensée. C’est dans le contexte des structures institutionnelles médico-sociales vers lesquelles ils sont souvent orientés que, en ce qui me concerne, j’ai développé une grande partie de mon expérience professionnelle de psychiatre. Diagnostiquer et soigner des enfants autistes, personnes porteuses de handicap, avec tout ce que cela comporte de déstructuration symbolique totale ou partielle qui fait que le rapport à l’autre est un non sens permanent, ou plus précisément une absence de sens, tel est mon travail. Cela consiste à essayer de redonner un peu de sens là où c’est possible. Pas le sens que l’on veut donner, en tant que soignant, mais celui qui est vécu par l’enfant dans cette aperception de l’environnement extérieur ou cette espèce de perception terrifiante de ce qui n’est même pas lui. Ensuite, faire évoluer le projet institutionnel en fonction de l’analyse de son vécu. Exercer la fonction de psychiatre à l’intérieur de l’institution, au sein d’une équipe institutionnelle, revient donc à être reconnu par tous comme le garant du « diagnostic-action », garant du sens redonné à la vie de l’enfant, garant d’un fonctionnement qu’on a appelé entre nous le « recommencement ». Pour l’enfant autiste, enfermé dans sa « scène originelle », il s’agit de structurer l’institution comme une « scène répétitive » de déploiement de ses symptômes et d’y intégrer des lieux thérapeutiques comme autant de « scènes résolutives » de soins grâce à des techniques allant du massage-enveloppement (comme le « holding ») aux différentes formes de psychothérapies verbales en passant par des approches médiatisées comme la musicothérapie ou l’arthérapie.
Toutefois, il m’est apparu important et nécessaire de sortir de cette seule logique institutionnelle. Quand je dis sortir de l’institution, je veux dire sortir du « tout institution ». En effet, malgré cette architecture intra institutionnelle, la volonté d’éducation spécialisée se confond encore avec celle de la rééducation orthogénique, pseudo scolaire, rassurant ainsi la demande parentale. En réalité, on reproduit en quelque sorte une nouvelle forme de relation maternante, fusionnelle, symbiotique entre l’enfant et l’institution-mère. On peut s’en convaincre quand les enfants arrivent à la période de l’adolescence où l’on s’étonne alors que leurs progrès disparaissent derrière des troubles graves du comportement. C’est que, à ce stade de réactivation de tous les processus libidinaux fondamentaux, le sujet autiste est confronté à une tentative d’accès inachevé à la sexualité le conduisant à des manifestations délirantes, le plus souvent aigues. Ces réviviscences bouleversantes pour l’adolescent déstabilisent du même coup le milieu institutionnel. C’est évidemment dans cette période que débutent les prescriptions, voire les hospitalisations. Pourtant, il y a tout lieu de considérer cette période comme étant plutôt un « moment fécond » de l’évolution de l’autisme infantile.
C’est pourquoi, une réflexion approfondie en équipe nous ayant conduit à pointer le caractère mortifère de ce type d’institution maternante toute puissante, nous avons convenu de la restructurer à nouveau pour l’ouvrir aux tiers institutionnels. De références bi, puis tri, voire quadri focales, entre institution médico-sociale de type éducatif, institution sanitaire privée ou publique de soins, et aussi institution sociale à titre d’ouverture sur le monde professionnel ou sur l’autonomisation, on s’est ainsi ouvert en réseau inter institutionnel.
Nous avons commencé par lancer l’idée aux autres acteurs institutionnels en créant tout d’abord un séminaire de travail avec les confrères et professionnels du territoire géographique concerné puis en développant un mouvement collectif d’accueil, d’écoute, de soins, d’accompagnement, chacun sur son registre professionnel spécifique. Cette initiative, pas évidente au début, s’est avérée finalement concluante. Aujourd’hui on déploie, sur toute une série d’institutions partenaires, un travail en réseau où chacun est qualifié dans un rôle précis. Pour cela, il a fallu préparer les équipes, voir quels étaient leurs niveaux de formations, d’expériences, leurs points communs, leurs différences, leurs objectifs puis les faire travailler ensemble en articulant leurs savoirs, leurs compétences, leurs références symboliques. En effet, on est souvent surpris de constater, par exemple, que les institutions finissent toutes par faire le même travail, quels que soient leurs statuts, qu’il n’y a même plus de différence visible entre un infirmier psychiatrique et un éducateur travaillant auprès d’adolescents autistes ! Et pourtant, cette différence doit exister, elle est fondamentale pour que du sens apparaisse, comme les mots pour désigner des choses différentes. Il a donc fallu recréer de la différence, faire de la formation, de manière à ce que, quand on procède à une mise en réseau de l’action éducative, de l’action sanitaire et de l’action sociale pour un même sujet qui, lui, est au centre de la préoccupation collective, chacun sache ce qu’il fait, pourquoi il le fait, sur quel registre symbolique il le fait ; pour que les mots que chaque partenaire utilise prennent du sens dans la perspective de la restructuration du sujet, de son être au monde, de son autonomie sociale, de son insertion professionnelle ; pour que les mots et les actes, spécifiques à chaque représentant professionnel, produisent des effets sur la personne.
La mise en œuvre de ce dispositif durant ces dernières années a résolu bon nombre de crises qui, autrefois, se terminaient souvent par une exclusion puis par une autre, parfois jusqu’à l’hôpital psychiatrique considéré alors comme la seule issue possible.
Grâce à ce partenariat interinstitutionnel, on travaille désormais beaucoup plus en amont des moments de tension intra-institutionnelle, en intégrant toujours le sujet dans une parole qui circule. Ceci nous permet d’éviter non pas les crises en soi mais les effets dévastateurs des crises. Ceci nous permet d’éviter non pas les hospitalisations mais leur caractère d’urgence et d’exclusion contre-productive, synonyme d’aggravation. Les effets obtenus sur les conduites, les comportements et les capacités de communication sont aujourd’hui tels que nombre de ces jeunes gens autistes, malgré l’hypothèque qui pesait sur leur avenir, intègrent réellement et efficacement des structures de travail et d’hébergement avec un effet de socialisation souvent proche d’une vie quasi ordinaire. Est-ce un bien, un mal, sachant que, d’enfant autiste le sujet devenu adolescent ou adulte, dans notre schéma de désaliénation, est désormais progressivement placé devant des choix à assumer sans en avoir toutes les capacités ? Ceci pose donc, par ailleurs, le problème de la « maintenance » conceptuelle du projet et des professionnels afin d’assurer, pour chaque patient ainsi accompagné, la permanence d’un parcours qui doit lui être spécifique dans un réseau où chaque institution, pour chaque personne, s’ouvre à un référent symbolique tiers. Sans cesse prévoir et aménager un espace tiers, assurer la permanence d’un professionnel en position de tiers, désigner un professionnel responsable, garant de l’ensemble du dispositif en réseau, qui articule entre eux les outils institutionnels, qui soit à l’interface des secteurs de prise en charge. C’est le prix à payer pour que les sujets autistes sortent de l’institution, sortent de leur propre enfermement, pour qu’ils prennent leur place sur la scène sociale et citoyenne. C’est une question d’appréciation et d’éthique mais aussi de volonté au profit de l’autisme, entre sanitaire et mesure sociale.
Le psychiatre, s’il n’est pas toujours le mieux placé dans la réalité du travail en réseau, constitue cependant ici, pour ce qui concerne l’autisme, celui qui représente le mieux ce tiers, lieu de l’Autre, nécessaire à la structuration d’une symbolique du sujet.
Qu’en sera-t-il demain dans la mesure où ce type de travail nécessite, outre les moyens humains, des évolutions conceptuelles servies par une bonne dose d’expérience professionnelle ? S’il y a moins de soignants et moins de travailleurs sociaux spécialisés, si la notion de Secteur en psychiatrie développé en France disparaît, faudra-t-il de nouveau se rabattre sur des projets en termes de rééducation, de réadaptation et réhabilitation sociale tels qu’on nous les propose dans les nouveaux plans de santé mentale ?
2/ Réflexions dans l’organisation du champ de la psychiatrie
Avec ces 3 présentations cliniques vous avez pu constater que je suis progressivement passé d’une approche transculturelle, lors de consultations particulièrement significatives, à une mise en pratique spécifique dédiée aux problématiques liées à la psychose autistique. Loin d’être un hasard approximatif, il s’agit pour moi de vous faire saisir ce qui, dans une pratique singulière de la psychiatrie d’exercice privé où la relation intersubjective constitue le « moteur mou » (expression de Thierry Delcourt, l’auteur de « Au risque de l’art ») des stratégies thérapeutiques désaliénistes, l’écoute de l’autre dans son altérité et son étrangeté devient non seulement possible mais encore opérante dans le respect du patient et de son individualité. En effet, sous éclairage transculturel, la clinique de la psychose peut alors venir s’inscrire dans une dimension de citoyenneté qui confine à la production artistique.
Or, que nous propose le traitement médiatique et politique actuel de la folie ?
On y confond l’externalisation de la psychiatrie hors des murs de l’hôpital avec la notion de désinstitutionalisation ! On vide les hôpitaux au motif que les neuroleptiques guérissent tout de la folie mais en réalité on en profite pour faire des économies d’échelle (réduction structurelle des dépenses de santé) en comptant sur les pratiques ambulatoires (voire sur la télé psychiatrie) souvent réduites à des prescriptions médicamenteuses. On confond réduction des manifestations délirantes sous chimiothérapie « anti-psychotique » avec capacités d’adaptation comportementale et sociale des patients labellisés, pour le coup, « handicapés ». On oublie que le « Je » n’est pas maître chez « Soi » et l’est encore moins chez le « Soi psychotique ». On s’étonne alors que, faute de lien transférentiel suffisamment élaboré, faute d’approches singularisées et d’accueil de la parole dite folle par insuffisance de personnels qualifiés, spécialisés, notamment en ambulatoire, en réseau, avec la psychiatrie d’exercice privé comme premier recours, le retour au tout neurobiologique entraîne inévitablement un retour du refoulé psychotique, un retour au réel du sujet avec tous les passages à l’acte possibles, y compris les plus irréversibles ! Les standards actuels de la psychiatrie que consacre le DSM rabat les différentes formes de souffrance psychiques à des troubles du comportements et tendent à diriger systématiquement les professionnels du champ de la psychiatrie vers des techniques de réadaptation et réinsertion normatives. Cette rationalisation séduisante (et quelque peu marchande...) fait l’impasse sur le signifiant “folie” comme étant constitutif de la nature humaine dans sa dimension anthropologique fondamentale. Plutôt que de refouler la folie au risque de sa réapparition dans des conditions dramatiques, c’est son accueil dans la cité qui devrait prendre un sens humain et apaisant. L’accueil, l’écoute et l’accompagnement doivent rester la règle face à toute demande de soins plutôt que de se trouver obligé d’en passer par une commande de contention ou d’exclusion.
3/ l’abord transculturel de la psychiatrie dans une perspective de clinique désaliéniste
La psychiatrie d’exercice privé, ou de libre pratique, favorise cette approche attentive de l’autre en souffrance et propose généralement un accompagnement singulier, individuel ou de groupe (famille et environnement) dans la proximité sociale et citoyenne. Cette pratique se trouve confirmée au cours des investigations complémentaires que constitue l’approche transculturelle des pathologies. Il s’agit alors d’une véritable mise en tension des pratiques professionnelles à la lumière des différentes modalités cliniques que peuvent prendre les manifestations de la folie selon les contextes culturels dans lesquels elles apparaissent et se développent. De cette approche différentielle il se dégage un horizon nouveau dans la compréhension et dans la prise en charge des souffrances exprimées.
Globalement on observe 3 phénomènes de clinique désaliéniste sous éclairage transculturel :
1/ dans sa propre pratique professionnelle, une vision plus large des problématiques en psychiatrie qui ne se limitent plus seulement aux classifications nosographiques standardisées ;
2/ l’évolution paradigmatique des modes d’expression pathologique tend à se calquer sur les mutations socio-économiques des aires culturelles concernées, notamment dans la perspective de l’accession à la modernité ;
3/ dans les aires culturelles encore majoritairement fondées sur la tradition, la notion de soins par la communauté régie par les rites divinatoires demeure la base de ce qui ne s’appelle pas “psychiatrie” mais plutôt “communication avec les esprits” (les Djinns, l’esprit des ancêtres, l’esprit des dieux, etc.). Si ces perceptions et pratiques communautaristes concernant la souffrance psychique indexée sur ses bases culturelles ne sont applicables que dans la zone culturelle de référence, il n’en demeure pas moins qu’elles offrent une autre vision des modes d’approche de la maladie en général, de la maladie psychique en particulier. Elles ouvrent également une réflexion approfondie sur la question de l’universalité de la structure psychique en quoi l’inconscient freudien participe selon ses 3 instances topiques avec le ça, le moi et le surmoi dont les manifestations et dysfonctionnements prennent ensuite des tours configurés par la culture ambiante.
La société ne produit pas la folie mais lui donne une forme clinique singulière. De même, la société ne guérit pas la folie mais lui porte un secours particulier, en fonction de la vision qu’elle en a.
Dans nos sociétés dites modernes, la question qui devrait désormais nous préoccuper est la suivante : vers quel type de psychiatrie nous dirigeons-nous si, dans nos soins, nous ne prenons pas en compte, prioritairement, la dimension du sujet dans son environnement culturel ? Si, a contrario, nous privilégions sans autre implication personnelle la sécurité du corps social sous couvert d’une radicalisation hygiéniste, d’une attitude sécuritaire d’exclusion ?
Conclusion
On le voit donc bien, deux approches différentes de la psychiatrie se distinguent sous nos yeux.
Celle qui renvoie à une soi-disant modernité pseudo scientifique ou scientiste qui consiste à traiter la folie comme un mal à combattre, à exclure, à contraindre, à éradiquer avec un arsenal policier, une politique sécuritaire, une gestion administrative protocolisée.
Celle qui, dans le respect de la singularité du sujet et de son environnement culturel tel que nous y conduit plus particulièrement l’exercice privé de la psychiatrie quand il se laisse imprégné par l’approche transculturelle des souffrances psychiques, nous guide vers une meilleure appréhension de la folie comme faisant partie consubstantielle de l’humaine condition, comme une forme de parole non verbalisée à accueillir et à écouter pour l’interpréter, lui donner sens au profit du patient dans sa dimension citoyenne, au profit de la communauté environnante dans sa capacité d’accompagnement affectif et d’intégration sociale.
Nous pouvons parler, ainsi, de « clinique désaliéniste sous éclairage transculturel ».


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